L’Espagne est l’un des principaux producteurs de déchets de construction et de démolition (DCD) de l’Union européenne et fait face au défi de s’aligner sur des objectifs de plus en plus ambitieux en matière d’économie circulaire, d’efficacité énergétique et de neutralité climatique. Dans ce contexte, le projet DeCoWaste a réalisé une analyse détaillée du cadre espagnol, avec un accent particulier sur la Région de Murcie et la commune de Ceutí, afin d’identifier les facteurs qui expliquent les difficultés actuelles et les opportunités d’amélioration en matière de récupération et de valorisation des DCD.
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En s’appuyant sur la méthodologie PESTAL, l’étude examine les dimensions politiques, économiques, sociales, technologiques, environnementales et juridiques qui conditionnent la gestion des DCD en Espagne et propose un diagnostic de référence pour la future stratégie SUDOE dans ce domaine.
Un cadre politique de plus en plus exigeant
Sur le plan politique, l’Espagne s’inscrit dans le cadre du Pacte vert pour l’Europe, du Plan d’action pour l’économie circulaire et de la stratégie européenne de rénovation du parc bâti, qui fixent des objectifs ambitieux en matière de réduction des déchets, d’amélioration de l’efficacité énergétique et de décarbonation du secteur de la construction. À ces engagements s’ajoute l’initiative du Nouveau Bauhaus européen, qui apporte une dimension culturelle et sociale à la transition écologique dans le domaine du bâti.
Au niveau national et régional, plusieurs plans spécifiques pour l’économie circulaire dans la construction introduisent des mesures telles que l’intégration de critères de marchés publics écologiques, la création de banques de matières premières secondaires ou encore le renforcement des obligations de gestion des DCD. Toutefois, la coexistence de cadres réglementaires différents selon les communautés autonomes et le niveau inégal de développement de ces normes se traduisent par une certaine fragmentation dans la mise en œuvre concrète sur le terrain.
Pressions économiques et opportunités de financement
L’analyse montre que le secteur de la construction demeure un moteur important de l’économie espagnole, mais qu’il évolue dans un contexte de hausse des coûts des matériaux, de forte demande de nouveaux logements et d’importants investissements dans les infrastructures publiques, souvent liés aux fonds européens. Cette situation met les marges des entreprises sous pression et influence leurs choix entre matériaux recyclés et matières premières vierges.
Dans le même temps, l’étude identifie de nombreuses opportunités : la taxonomie verte de l’UE, les programmes européens de recherche et d’innovation, ainsi que différents instruments nationaux et régionaux de soutien aux technologies propres offrent des sources de financement et des avantages compétitifs à celles et ceux qui misent sur des solutions circulaires, notamment la valorisation des DCD et l’utilisation de granulats recyclés dans les projets de construction et de travaux publics.
Enjeux sociaux et culturels autour des matériaux recyclés
Sur le plan social, le rapport constate une acceptation encore limitée des matériaux issus de DCD par certains acteurs du secteur, qui expriment des doutes quant à leur qualité et à leurs performances par rapport aux matériaux conventionnels. Cette perception constitue un frein au développement d’un marché solide pour les granulats recyclés et autres produits dérivés.
L’étude souligne la nécessité de renforcer la sensibilisation, la formation technique et la création de confiance au moyen de guides, de certifications et de projets pilotes démonstrateurs. Elle met également en avant le potentiel de l’économie circulaire des DCD comme source d’emplois verts et comme levier d’amélioration de la qualité du cadre de vie urbain, en particulier lorsque ces pratiques sont associées à des politiques d’achats et de marchés publics durables.
Innovation technologique au service de l’économie circulaire
Sur le plan technologique, l’Espagne dispose déjà d’expériences significatives en matière de démolition sélective, de tri avancé des déchets et de production de matériaux de construction à partir de DCD, tels que des granulats recyclés ou des produits céramiques et à base de plâtre intégrant une proportion de matériaux recyclés. Ces solutions montrent qu’il est possible de maintenir, voire d’améliorer, la qualité technique tout en réduisant l’empreinte environnementale.
L’analyse souligne toutefois que l’adoption de ces technologies reste hétérogène et qu’il est encore nécessaire d’en généraliser l’usage, de renforcer la traçabilité des matériaux grâce à des outils numériques (BIM, carnets numériques de bâtiment, passeports de matériaux) et de faciliter leur intégration dans la pratique quotidienne des maîtres d’ouvrage, des entreprises et des administrations.
Un cadre juridique renforcé qui impose des changements de pratiques
Sur le plan juridique, l’étude met en avant des avancées importantes, telles que la loi sur les déchets et les sols contaminés pour une économie circulaire, qui introduit des obligations de tri des DCD par fractions, promeut la démolition sélective et met en place des instruments économiques pénalisant la mise en décharge par rapport à la valorisation. Cette loi est complétée par plusieurs décrets spécifiques concernant les DCD, le transport des déchets et les décharges, ainsi que par des réglementations régionales qui, dans certains territoires, vont encore plus loin.
Le rapport conclut que ce cadre réglementaire, de plus en plus exigeant, oblige à repenser les modèles de gestion, à investir dans de nouvelles infrastructures et à adapter les procédures tout au long de la chaîne de valeur de la construction, depuis la conception du projet jusqu’au chantier et à la gestion finale des déchets.
Un diagnostic pour impulser l’action
L’analyse PESTAL de l’Espagne réalisée dans le cadre de DeCoWaste ne se limite pas à la description de la situation ; elle identifie également des axes de travail prioritaires pour progresser vers une gestion plus circulaire des DCD : améliorer la coordination entre niveaux de gouvernance, concevoir des incitations économiques efficaces, renforcer les capacités techniques des collectivités locales, soutenir l’innovation des entreprises et construire un marché fiable pour les matériaux recyclés.
Ce diagnostic constitue une étape essentielle en vue de définir, avec les acteurs concernés, une stratégie de récupération et de valorisation des DCD adaptée aux spécificités de l’Espagne et pleinement cohérente avec les objectifs communs de l’espace SUDOE.